MORT DE SŒUR MARIE-JEANNE

Début mars notre doyenne, sœur Marie-Jeanne, déclina. Elle ne quitta plus l’infirmerie et devint incapable de s’alimenter. Sœur Marie-Véronique-de-la-Croix, l’infirmière, s’occupa d’elle à temps complet, et, pendant leur temps libre, les sœurs montaient la voir. Notre mère allait régulièrement lire la Bible à la malade et réciter les offices avec elle. Ainsi, elle n’était pas exclue de la communauté, et j’admirais la générosité des sœurs à son égard.

Je ne sais pourquoi – était-ce de l’entendre parler de son passé et de sa mort prochaine ? –, mais j’avoue n’avoir pas eu le courage de lui rendre visite, et mère Anne me le reprocha.

Un matin, vers les neuf heures, sœur Marie-Jeanne donna d’inquiétants signes de faiblesse. Immédiatement, notre mère la bénit tout en récitant des prières. Les sœurs, averties par une clochette, se hâtèrent vers son chevet. Je les suivis et assistai ainsi à son dernier soupir. Ses dernières paroles furent : « Je meurs, je meurs… »

Après la mort de sœur Marie-Jeanne, la sacristine s’en alla préparer le chœur, et les sœurs s’éparpillèrent. L’abbesse, mère Anne et sœur Marie-Véronique restèrent à l’infirmerie pour préparer le corps de la sœur défunte.

Sœur Marie-Jeanne fut lavée et revêtue de l’habit, de la guimpe, du voile et du cordon les plus usés qu’il fut possible de trouver. Ses pieds furent laissés nus. Son corps fut descendu à la chapelle vers seize heures. Les stalles avaient été repoussées contre le mur ; on la posa sur trois bancs réunis et recouverts d’un drap blanc, près de la porte vitrée du chœur.

Lorsque les préparatifs furent achevés, Marie vint me chercher au noviciat pour m’amener auprès de sœur Marie-Jeanne, dans le chœur. Elle me tint fermement la main lorsque je pénétrai dans la chapelle.

Pendant toute la journée, la vie du monastère fut comme suspendue ; toutes les sœurs observèrent le silence le plus absolu et se retranchèrent dans leurs activités. Il n’y eut pas de récréation. Avant les vêpres, notre mère réunit la communauté pour établir les tranches de veille pour les deux nuits à venir, puisque l’enterrement n’aurait lieu que le jeudi après-midi. Ces tranches se décomposaient de la façon suivante : de 21 à 24 heures, de 24 à 3 heures, de 3 à 6 heures. J’insistai pour participer à la veille, désireuse de passer avec sœur Marie-Jeanne le temps que je n’avais pas passé auprès d’elle avant sa mort. Je veillai dans la première tranche avec cinq autres sœurs. Dans le silence de la chapelle, éveillée à une heure à laquelle j’avais l’habitude de dormir, je songeai que dans quelques dizaines d’années je serais peut-être là, allongée sur ce même banc, et je demandai au Seigneur de me donner la constance qu’il avait accordée à sœur Marie-Jeanne.

Pendant deux jours, nous allions vivre presque continuellement dans le chœur auprès de notre sœur. À part le strict nécessaire, le travail de la journée n’était plus obligatoire et les clochettes ne rythmaient plus les heures. Aussi appartenait-il à chacune de veiller à arriver à l’heure aux offices.

Malgré les trois pendules du monastère, presque toutes arrivaient en retard. Bien qu’elle eût une montre (nous n’étions que deux à en posséder : elle et moi), sœur Dominique battait tous les records. Elle n’arrivait qu’après le troisième psaume, c’est-à-dire avec dix minutes de retard, et se mettait aussitôt à accélérer le rythme du chant jusqu’à ce que la liturgie ne soit plus qu’une vaste cacophonie. Le jeudi matin, je changeai de place et allai m’installer dans une stalle éloignée de la sienne. Dominique fondit en larmes et, l’office terminé, notre mère me fit signe de l’attendre dans le couloir ; là, elle me rappela que Dominique était malade des nerfs et m’exhorta à la patience.

 

Ces mercredi et jeudi-là, je demeurai seule au noviciat. L’abbesse s’occupa des formalités de l’inhumation, et mère Anne rangea la cellule de sœur Marie-Jeanne. Il y eut aussi une répétition des chants de funérailles.

La cérémonie eut lieu à quinze heures. Ce fut un franciscain (le « confesseur extraordinaire » qui venait une fois par mois) qui officia. Ensuite, le corps de la défunte fut déposé dans un cercueil et quitta le monastère. Les clarisses sont enterrées au cimetière de la ville. Je songeai que, de toute sa vie religieuse, sœur Marie-Jeanne n’avait pas dû sortir du couvent plus d’une dizaine de fois. Seuls les membres de sa famille et les deux religieuses externes l’accompagnèrent.

 

La communauté ne tarda pas à reprendre son rythme de vie ordinaire. Mes journées se déroulaient en général de la façon suivante :

Lundi matin : ménage et comptabilité de la quête ;

lundi après-midi : comptabilité ;

mardi matin : lecture ;

mardi après-midi : découpage du pain d’autel et/ou lessive ;

mercredi matin : ménage et lecture ;

mercredi après-midi : jardinage et lecture ;

jeudi matin : travaux manuels (cartes, collage d’icônes) au noviciat et lecture ;

jeudi après-midi : jardinage et lecture ;

vendredi matin : ménage et lecture ;

vendredi après-midi : travaux manuels et lecture ;

samedi matin : ménage du noviciat et lecture ;

samedi après-midi : lecture, répétition de chants et travaux manuels ;

dimanche : libre.

Cet emploi du temps était modifié lorsque survenait un travail extraordinaire et communautaire.

A l'ombre de Claire
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